Éditeur : Blue
Angel
Illustrations : Jasmine Becket-Griffith
Texte : Lucy
Cavendish
Présentation
Comme « Oracle of Shadows
& Light », celui-ci est présenté dans un très joli coffret rigide et glacé. Celui-ci contient les 45 cartes qui composent l’oracle et un livret accompagnateur de 164 pages, qui prend la
forme d’un vrai livre. Le produit en lui-même est joli et soigné, ce qui donne envie de l’utiliser dès qu’on l’a dans les mains !
Les cartes
Elles sont de bonne qualité et ont la même taille et la même consistance que celles de « Oracle of Shadows & Light ». Là encore, les magnifiques illustrations de
Jasmine Becket-Griffith sont mises en valeur de manière époustouflante. Les jeux de lumière prennent toute la profondeur qui leur est due, ce qui fait ressortir toute la subtilité qu’a réussi à
apporter l’artiste à des images aux teintes tantôt sombres, tantôt flamboyantes, tantôt pastels. La part belle est donc laissée à l’œuvre picturale. À cela s’intègre discrètement le numéro de
chaque carte suivi d’un court message délivré par le personnage qui habite chacune d’elle.
À première vue, l’oracle n’a pas de structure
particulière si l’on fait abstraction du numéro qui apparaît sur chaque lame. Pourtant, on remarque plusieurs thématiques récurrentes qui font office de fils directeurs pour qui parcourt le jeu.
Ainsi, il est possible de classer certaines cartes par « séries » : le loup (lames 1, 10, 18 et 28), la mythologie (lames 12, 13, 16, 23, 25, 29, 32, 35, 41 et 44), les contes de
fées et l’univers féerique (lames 3, 8, 9, 11, 21, 37 et 45), histoire et littérature (lames 11, 20, 26), univers gothique (lames 7, 14, 30, 31). Ces thèmes sont exploités là encore avec une
subtilité qui correspond tout à fait à ce que l’on peut attendre d’un oracle de qualité.
La série dont l’animal récurrent est le loup montre
celui-ci sous plusieurs des aspects qu’on lui connaît habituellement. La lame « Wolf Moon » (lame 1), dont le message est « I will watch over you » (« Je veillerai sur
toi »), met en exergue sa relation avec la lune. L’animal est présenté ici comme un protecteur qui permet au Consultant de se mettre en retrait afin de se retrouver dans son individualité.
« Raised by Wolves » (lame 10) met en avant l’idée d’un clan, d’un cercle au sein duquel le Consultant est accepté, auquel il appartient et dans lequel il est reconnu. Le message de la
lame est d’ailleurs « You belong » (« Tu as trouvé ta place »). « Little Wolf Girl » (lame 18) rassure le Consultant en lui disant « It’s alright to be
alone » (« Il n’y a aucun mal à être seul »). On retrouve un décor nocturne et la pleine lune dans le ciel qui sont propices à l’introspection et aux retrouvailles avec
soi-même, qui sont parfois des passages obligés et nécessaires. La dernière carte de cette série, « Wolves of Venice » (lame 28), parle de déracinement, d’éloignement de son
territoire : « You are far, far away from home » (« Tu es très, très loin de chez toi »). Cet éloignement est perçu comme quelque chose de positif en cela qu’il peut être
source de nouvelles perspectives et de nouveaux projets.
Toutes ces lames ont pour thème commun l’idée d’une
appartenance à un « clan » qui permet au Consultant de trouver sa place parmi ses pairs, que ce soit véritablement au sein du groupe ou individuellement.
La série consacrée aux créatures mythologiques est
tout aussi intéressante que la précédente, car on y trouve plusieurs thématiques. La première est celle du phénix, qui comporte deux cartes. Comme on le sait, le phénix est rattaché à l’élément
feu en raison de son cycle de vie qui l’oblige à préparer le bûcher sur lequel il va s’enflammer spontanément pour mourir et renaître de ses cendres. Ces deux aspects de l’animal fabuleux sont
mis en relief par « The Golden Phoenix » (lame 12), qui avertit le Consultant du rejaillissement de quelque chose qu’il croyait terminé (« Something you thought finished bursts
back into life ») et par « Phoenix of the Waning Moon » (lame 13), qui indique qu’une chose est sur le point de finir pour reprendre plus tard (« Something is about to end…
for now »).
Viennent ensuite cinq cartes dépeignant des
sirènes, à la fois dans leurs aspects sombres et plus « légers ». « Deep Dark Sea Mermaid » (lame 16) recommande d’aller chercher les solutions dans les lieux obscurs et
inexplorés, de plonger dans les ressources profondément ancrées au fond de soi et donc insoupçonnées. Ici, on met en avant l’aspect sombre et mystérieux originellement attribué à cette créature
mythique. « The Mermaid and the Turtle Woman » (lame 25), en revanche, insiste sur l’aspect antique et ancestral de la sirène. Ceci est amplifié par son association à la tortue, qui est
elle-même un symbole de grand âge et de sagesse. Voilà qui illustre bien le conseil inscrit sur la carte – « An elder will teach you » (« Un enseignement te sera donné par un
ancien »). « Poseidon’s Daughter » (lame 35) fait référence à la mythologie grecque où Poséidon est le dieu de la mer. La sirène sort de l’eau et se tient les bras croisés, portant
une multitude de coquillages, qui représente les richesses de la mer. En les offrant au Consultant, la sirène lui indique qu’il a tous les atouts en main, d’où le message « You have been
given everything ». Quant à elle, « Mermaid in a Koi Pond » (lame 41) recommande au Consultant de retrouver les facettes de sa personnalité qu’il a été forcé d’occulter et de se
redécouvrir pour s’affirmer pleinement (« Rediscover your individuality, become the dragon » – « Redécouvre ton individualité, deviens le dragon »). Enfin, « The
Mermaid of Immersion » (lame 44) demande au Consultant de s’impliquer pleinement dans ce qu’il entreprend.
Trois autres figures mythologiques sont
représentées, individuellement cette fois. Le dieu maya Quetzalcoatl, que l’on connaît sous les traits du Serpent à Plumes, est accompagné de la Prêtresse du Temps sur la carte
« Quetzalcoatl and the Priestess of Time » (lame 23). Conformément à la tradition maya, le dieu est ici le gardien du Temps, celui qui le connaît et qui a conscience de ses desseins.
Ainsi, il peut conseiller le Consultant quant au meilleur moment pour agir : « The time has come. The time to act is now ». Autre animal fabuleux, la licorne a également une
profonde portée ésotérique, et ce à plusieurs niveau. La carte « Fiona and the Unicorn » (lame 29) s’attache principalement à montrer de quelle manière cette créature, par sa nature, se
situe à cheval sur les mondes visible et invisible. Le message délivré par la lame est « The gift of Sacred Sight ». il indique que le Consultant a la possibilité d’ouvrir son
troisième œil pour avoir accès au plan invisible. Compte tenu des principaux attributs de la licorne et des qualités traditionnellement requises pour les voir, on comprend que le Consultant ne
peut réussir à atteindre cet état d’éveil que par la pureté intérieure. Enfin, « Artemis of the Forest » (lame 32) montre la déesse grecque (connue en tant que Diane chez les Romains)
telle que la connaissent les Néo-Païens, c’est-à-dire coiffée du croissant de lune. Souvent envisagée comme une personnification de la forêt, elle est entourée par les animaux forestiers qui sont
aussi ses principaux attributs : le cerf et la biche, qui forment le couple royal qui règne sur la forêt. Dans l’imagerie populaire, cet espace symbolise l’aspect « sauvage » de
l’être, contrairement à la ville qui représente sa facette « raisonnée » et « civilisée ». C’est pourquoi le message de la lame est « Now you are independent and
free » (« Désormais, tu es libre et indépendant »). Le Consultant est alors libre de toute contrainte et peut agir à sa guise sans dépendre de qui que ce soit ou de quoi que ce
soit.
On trouve également dans cet oracle plusieurs
cartes faisant référence à l’univers des contes de fées. « Little Red Riding Hood » (lame 3) est la première d’entre elles. On y voit le Petit Chaperon Rouge accompagné du loup. Le
message présent sur la carte indique « I am not a victim » (« Je ne suis pas une victime »), faisant allusion à la prise de conscience de la part du personnage, qui le mène à
ne pas accepter sa condition de proie. Ainsi, la victime et le prédateur ne font plus qu’un, car en s’élevant contre le prédateur, la victime devient elle-même une sorte de prédateur. Le loup
apparaît donc ici comme un alter-ego du Petit Chaperon Rouge, d’où certainement son aspect inoffensif et amical tandis que le regard de la fillette est dur et déterminé, voire défiant.
La lame 9, « Snow White and her Animal Friends », montre Blanche-Neige entourée des animaux de la forêt. Cette scène illustre bien le message de la carte, « You inspire trust and
confidence » (« Vous inspirez la confiance et les confidences »). En effet, qui gagne naturellement la confiance des animaux comme le fait Blanche-Neige peut gagner celle de
n’importe qui car il prend un rôle de protecteur en s’occupant consciencieusement d’autrui. La Princesse à la Grenouille (« Frog Princess », lame 21) utilise un motif cher aux contes de
fées. On se souvient de scènes où une grenouille demande à la princesse de lui faire confiance et de l’embrasser. La princesse hésite, mais finit par écouter ce que lui dit l’animal, qui se
transforme alors en prince charmant. Ici, « Heed wise counsel ; listen » (« Sois attentif aux sages conseils ; écoute ») conseille au Consultant d’écouter les avis
d’autrui car il n’est pas en position ou en état de savoir ce qui est le mieux pour lui. Il doit donc faire confiance à son entourage malgré ce que lui dictent son cœur et sa
raison.
Les cartes à connotations littéraires et historiques sont au nombre de
trois. La première dépeint Alice, l’héroïne du conte de Lewis Carroll Alice’s Adventures in Wonderland, et la montre en pleine traversée de « son » monde vers le Pays des
Merveilles. La fillette est ainsi représentée dérivant au milieu de la mer de larmes qu’elle a pleurée, accompagnée d’un rat et d’un crabe, qui flottent eux aussi. La lame est intitulée
« Alice in a Sea of Tears » (11) et porte le message « Castaway, out of your depth, feeling abandoned », décrivant à travers les sentiments du personnage ceux qui habitent le
Consultant : il se sent rejeté, déstabilisé, déraciné et abandonné, tout comme Alice lorsqu’elle découvre qu’elle doit encourir une transformation – qui s’effectuera à travers une sorte de
voyage initiatique – pour pouvoir retourner chez elle et y trouver sa place. On croise ensuite Elizabeth I d’Angleterre accompagnée d’un lion (« Elizabeth & the Lion », lame 20). La
figure est ici facilement reconnaissable, à la fois à travers ses riches atours, le globe du pouvoir surmonté d’une croix qu’elle tient dans la main gauche, et la mine volontairement austère du
personnage. Le lion est quant à lui tout aussi majestueux que la fée qui le dompte. Il semble la défendre, la protéger certes, mais aussi lui communiquer sa force. Qui s’intéresse à l’histoire de
l’Angleterre connaît la réputation d’Elizabeth I. Surnommée « the Virgin Queen » (la Reine Vierge), celle-ci mène d’une poigne de fer son royaume, est l’instigatrice de plusieurs
expéditions d’explorateurs et développe l’Empire Britannique. Réputée pour être une meneuse née, on garde d’elle l’image d’une femme dure et déterminée qui, grâce à la grande force qu’elle
déploie, ne voit rien – ou presque – lui résister. C’est d’ailleurs ce qu’exprime le message de la carte, qui pousse le Consultant à prendre confiance en lui et à se mettre en avant :
« It is time to become a great leader ». La troisième et dernière lame de cette série fait appel à l’univers d’Edgar Allan Poe. « Poe’s Brave Flight » (lame 26)
conseille au Consultant de ne pas se laisser dominer par sa peur s’il veut réussir cette fois (« You will not let fear stop you this time ! »), faisant ainsi référence à
l’atmosphère des œuvres de l’écrivain et poète américain, au sein desquelles la peur et la terreur sont omniprésentes. Celles-ci voilent inévitablement la raison des héros qui, cédant à la
panique et à la peur, ne parviennent pas à reprendre le dessus et sombrent ainsi dans la folie.
Enfin, la dernière série met en valeur l’univers
gothique cher aux auteurs, comme on a pu le voir à travers « Oracle of Shadows & Light ». Ainsi, « Bats in the Belfry » (lame 7) cherchent à donner confiance en lui au
Consultant. « Miss Spider Web » (lame 14) suggère au Consultant de ne pas se laisser emprisonner dans ses connexions actuelles et de regarder ailleurs, de considérer la possibilité de
solliciter d’autres personnes et d’étendre les filets de sa toile vers d’autres horizons. « The Black Cat » (lame 30) présente un familier cher aux Néo-Païens, en particulier aux
Wiccans. Il est l’animal de compagnie de la sorcière par excellence : meilleur ami, confident, témoin, assistant, il est comme le prolongement de la sorcière, comme une sorte de projection
de celle-ci. Pour terminer, « Once Upon a Midnight Dreary » (lame 31) évoque tout ce qui touche à la créativité, aux domaines artistiques, à l’écriture, au génie, etc. Ceci est visible
à travers la lune, qui reste un symbole courant d’inspiration, en particulier lorsque celle-ci touche à l’art. Les corbeaux peuvent également incarner la pensée/l’esprit et la mémoire – deux
qualités essentielles à la création –, de la même façon que le font les corbeaux d’Ódin, respectivement appelés Hugin et Munin.
Comme on peut le constater, les thèmes abordés dans ce jeu et l’esthétique des illustrations et des
personnages sont dans la continuité directe de « Oracle of Shadows & Light », sans pour autant en être une redite. Au contraire, on pénètre plus avant dans l’univers pictural de
Jasmine Becket-Griffith et dans les traditions chères à Lucy Cavendish.
Le livret accompagnateur
Le livret
accompagnateur est un petit livre broché qui revient tout d’abord sur la notion de shapeshifting et la manière dont les auteurs l’appliquent au jeu qu’elles ont créé. Bien sûr, on l’aura
compris d’après les illustrations et les traditions auxquelles elles font référence, cet oracle s’ancre profondément – comme « Oracle of Shadows & Light » – dans les considérations
chères au Néo-Paganisme et à la Wicca. La notion de « familier », très présente dans ces traditions à plusieurs niveaux, est expliquée en détails dans l’introduction du livre, afin que
le lecteur puisse avoir quelques bases solides pour appréhender les figures auxquelles il s’apprête à avoir affaire. On explore également les notions de changement et d’évolution et ce qu’elles
engendrent. Le tout est agrémenté de citations littéraires et philosophiques qui se prêtent particulièrement bien au propos des auteurs.
Une fois ces remarques préliminaires posées, on en vient à l’oracle lui-même et à ses utilisations. Sont
ainsi présentés la teneur et le but de ce jeu, trois modes de tirage et des exemples de questions à énoncer sont exposés. Voilà qui est particulièrement utile si l’on veut travailler avec cet
outil de façon à en exploiter les possibilités au maximum.
La suite reprend chaque carte afin d’en dégager les différentes significations. Comme dans « Oracle of
Shadows & Light », on donne d’abord la parole à la fée qui habite la carte afin que le lecteur puisse se familiariser avec son essence. On offre ensuite quelques explications sur la
symbolique des animaux qui accompagnent la fée, déclinant ainsi les croyances, superstitions et légendes qui y sont attachées. Enfin, la dimension divinatoire de la lame clôt l’article consacré à
chacune.
Le petit livre est de très bonne qualité, tant en tant qu’objet qu’au niveau de son contenu. Joliment
illustré en noir et blanc, il reprend les œuvres de Jasmine Becket-Griffith présentes dans le jeu en dégradés, presqu’en filigrane, tout au long de ses pages. Là encore, les créatrices de cet
oracle ont renouvelé avec goût ce qu’elles avaient déjà amorcé avec « Oracle of Shadows & Light », et ce pour le plus grand bonheur des amateurs !
Remarques
Si « Oracle of the
Shapeshifters » ressemble esthétiquement au « Shadows & Light », il en est très différent dans l’esprit. Le duo Becket-Griffith/Cavendish a réussi à se renouveler avec brio
tout en restant dans la continuité de ce qui a déjà été apprécié dans leur collaboration. Ici encore, on a affaire à un jeu équilibré, c’est-à-dire qui peut répondre à toutes les questions qu’on
lui pose et donner des conseils avisés sur les périodes de changements et d’évolution.
Pour ce faire, l’oracle s’articule autour de l’image du shapeshifter (littéralement
« changeur de forme », que l’on peut traduire en français par polymorphe ; un néologisme à connotation poétique pourrait donner « change-forme »). Celle-ci a été
déclinée sous plusieurs formes au cours des âges, que ce soit au sein des mythologies, des traditions chamaniques, des folklores (en particulier à travers les contes de fées) ou de la
littérature.
Dans les mythologies, le motif du shapeshifter est très courant. On se souvient
notamment de Zeus qui, chez les Grecs, se métamorphose à plusieurs reprises, souvent dans le but de séduire une femme. Ainsi, il se transforme par exemple en taureau pour enlever Europe et en
cygne pour arriver à ses fins avec Léda. Si les métamorphoses de Zeus sont volontaires, d’autres sont subies. C’est le cas des compagnons d’Ulysse qui, dans l’Odyssée, se voient changés
en porcs par la magicienne Circé.
Chez les Celtes, on trouve également un grand nombre d’occurrences de ce phénomène. Parmi elles, on pensera
en particulier à la légende galloise de Taliesin. Ce futur barde, alors nommé Gwion Bach, déchaîne la colère de l’enchanteresse Cerridwen lorsqu’il goûte à la potion de Connaissance qu’il était
censé surveiller sur le feu. Furieuse, la magicienne décide de le tuer. Gwion Bach tente de lui échapper, et une série de métamorphoses s’ensuit, tant du côté du jeune garçon que de la vieille
femme. Il devient d’abord un lièvre, qu’elle poursuit sous les traits d’un chien de chasse ; puis un saumon, qu’elle traque grimée en loutre ; il devient un oiseau, elle un faucon.
Enfin, il se change en grain de blé et elle en poule. Elle l’avale et le grain la féconde. Neuf mois plus tard, elle met au monde un être d’une beauté sans égal. Chez les Irlandais, Angus Óg,
dieu de la beauté, de l’amour et de la poésie est également très proche de cette tradition puisqu’il tombe amoureux de Cáer, qu’il n’a pourtant vue qu’en rêve. Celle-ci vit un an sous forme
humaine et un an sous la forme d’un cygne. Lorsqu’Angus la retrouve, ils partent ensemble, tous deux changés en cygnes.
Dans les mythologies germano-scandinaves, Ódin apparaît sous de multiples aspects et il n’est
pas rare de le voir se déguiser, que ce soit sous forme animale ou humaine. Par exemple, il se grime en Grímnir le magicien pour aller interroger le roi Geirrödr et tester ses qualités de roi.
Lorsqu’il va récupérer le nectar de poésie chez le géant Baugi, il se fait d’abord passer pour Bölverkr et se déclare capable d’effectuer les tâches des neuf esclaves défunts du géant. En
paiement, il demande une gorgée d’hydromel que Suttungr, le frère de Baugi, refuse de lui accorder. Il se fait aider par Baugi pour récupérer le précieux liquide et lui fait creuser un trou dans
la roche de la montagne pour le mener jusqu’à Gunnlöd, la fille de Suttungr, qui garde l’hydromel. Ódin se change alors en serpent pour se faufiler dans le trou et atteindre le nectar. Après
trois nuits passées avec Gunnlöd, il réussit à la convaincre de lui en laisser boire trois gorgées, qui lui sont suffisantes pour vider les trois cuves. Pour transporter son butin, il se
métamorphose en aigle et s’enfuit, rapportant le nectar de poésie chez les Ases. Le dieu Loki est quant à lui le trickster par excellence, celui qui se plaît à jouer des tours et à
tromper ceux à qui il a affaire. Ainsi, il change plusieurs fois de forme. C’est de cette manière qu’il engendre Sleipnir, le cheval à huit jambes d’Ódin. Voulant contrarier les délais de
construction d’Asgard – le palais des dieux –, il décide, avec l’accord des Ases, de se métamorphoser en jument pour séduire et distraire le cheval du bâtisseur, car il sait pertinemment que sans
celui-ci, l’homme ne peut mener sa tâche à bien. Son plan fonctionne et le cheval poursuit la jument, qui donnera naissance au cheval légendaire.
Les traditions chamaniques, qu’elles soient mythologiques ou culturelles, font aussi la
part belle à plusieurs formes de polymorphisme. Ainsi, on y trouve l’animal en tant qu’autre forme de l’humain (résultat d’une métamorphose), mais aussi en tant que guide du voyage chamanique ou
que totem (sorte de protecteur surnaturel attaché à l’humain). Ces trois formes de polymorphes sont présentes dans le jeu mis au point par Lucy Cavendish et Jasmine Becket-Griffith.
Les anciennes cultures scandinaves montrent des pratiques chamaniques principalement orientées vers l’art de
la guerre. Par exemple, la Saga de Hrólfr krakí contient un passage où Hrólfr, au lieu d’aller combattre, s’étend et semble dormir. Or, sur le champ de bataille, un ours participe au
combat. Un guerrier, inquiet de le voir dormir, le réveille et l’ours disparaît instantanément. On comprend alors que l’ours n’était autre qu’une image de lui-même que Hrólfr projetait pendant sa
transe.
Les berserkir sont une autre illustration de ce type de phénomène. Ces redoutables guerriers, que
Régis Boyer appelle en français « guerriers-fauves », entraient dans une fureur guerrière lors des combats qui ressemblait fortement à un état de transe. Ainsi, ils devenaient aussi
féroces que des ours et aucun ennemi ne leur résistait. L’anglais contemporain a d’ailleurs gardé une trace de ces guerriers dans l’expression to go berserk, qui signifie devenir fou
de rage, entrer dans une terrible fureur. Outre l’aspect chamanique que revêt l’état de transe de ces guerriers, les racines du nom berserkr sont les mêmes que celles de
bear et de shirt (respectivement ours et chemise). Ceci fait allusion à l’aspect physique des berserkir, qui portaient des peaux d’ours lors des
combats. On les a donc désignés comme ceux qui se battaient « en chemise d’ours ». Inutile de préciser que cette tenue particulière accentuait la bestialité de leur comportement aux
yeux de leurs ennemis, qui les voyaient alors comme
« habités » par des (métamorphosés en) ours. Ils n’en devenaient donc que plus effrayants.
Les peuples amérindiens attachaient également une importance toute particulière aux traditions chamaniques.
Ainsi, que l’animal soit un alter-ego de l’humain, qu’il le guide lors d’un voyage initiatique ou qu’il soit un esprit protecteur (totem), il est toujours présent auprès de l’homme pour
l’aider dans diverses circonstances. Dans ces cultures, il était très courant d’établir des parallèles entre les traits de caractère humains et ceux que l’on attribuait aux animaux.
Si dans les mythologies et les traditions chamaniques la métamorphose était volontaire ou servait à aider le
héros, il en va différemment des contes de fées occidentaux, où elle est souvent présentée comme une punition ou comme quelque chose de subi par les personnages. Dans cet ordre
d’idée, on pense naturellement au conte de Madame de Beaumont, « La Belle et la Bête », où un prince tyrannique et peu généreux s’attire les foudres d’une sorcière qui le transforme en
bête. Le monstre est alors condamné à rester dans cet état jusqu’à ce qu’une jeune fille tombe amoureuse de lui et accepte de l’épouser. Ici, le changement de forme met au jour un aspect
intérieur du prince qui, malgré sa beauté extérieure, est en réalité peu soucieux des autres, voire cruel. Afin de retrouver sa forme originelle, il doit changer intérieurement pour que son
apparence reflète réellement ce qu’il est.
Cette idée selon laquelle l’enveloppe physique devrait être un reflet de l’âme a été brillamment reprise et
soumise au débat plus tard par Oscar Wilde dans The Picture of Dorian Gray, qui fut aussi son unique roman. On pensera également à la nouvelle de Robert Louis Stevenson intitulée The
Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde, où l’aspect sombre et violent de l’aimable Docteur Jekyll se révèle sous les traits du repoussant Mr Hyde grâce au breuvage mis au point par le
docteur.
La métamorphose est aussi un motif courant dans les contes populaires recueillis par les
Frères Grimm (compilés sous le titre Kinder- und Hausmärchen). Par exemple, dans « Petit Frère et Petite
Sœur » (« Brüderchen und Schwesterchen »), la marâtre des deux enfants enchante les cours d’eau de la forêt dès qu’elle apprend leur fuite.
Ainsi, lorsqu’il boit l’eau du troisième ruisseau, Petit Frère se change en jeune chevreuil et devient une proie idéale pour les chasseurs. Petite Sœur doit alors le protéger pour qu’il ne lui
arrive aucun mal. Le sortilège n’est levé que lorsqu’après maintes péripéties, la marâtre meurt, mangée par les animaux de la forêt. Dans « Les Six Cygnes » (« Die sechs Schwäne »), Les six fils d’un roi se voient changés en
cygnes par leur méchante marâtre. Seule leur sœur peut les libérer du sortilège. Pour ce faire, elle doit passer six ans sans parler et sans rire et confectionner six chemises faites de
fleurs.
Comme on peut le voir, les shapeshifters sont présents dans bien des cultures et bien des
traditions, et ce jeu en met en valeur les différents aspects. Qu’ils changent de forme ou soient accompagnés – tels les dieux et les héros – d’attributs, ces personnages expriment tous la même
idée générale : celle de la transformation, de l’évolution de l’être et de ses différents « visages ». Qu’ils soient eux-mêmes l’objet de la métamorphose ou que des animaux se
trouvent à leurs côtés, on explore simplement la chose sous un angle différent. L’attribut agit comme un prolongement du personnage et illustre une facette de ce que représente le personnage. On
pensera notamment à Angus Óg et ses cygnes chez les Celtes, Diane chasseresse entourée de ses chiens et d’une biche, Athéna et la chouette de la sagesse, Ódin, ses corbeaux et son cheval à huit
jambes, etc. Bien sûr, l’attribut n’est pas nécessairement un animal, mais la mécanique reste la même.
Usages
Cet oracle est un très bon jeu qui peut répondre à n’importe quel type de question, mais il convient
particulièrement à celles qui s’inscrivent dans le cadre d’un changement, d’une évolution. Il aide le Consultant à prendre conscience de ses forces, de ses faiblesses, et lui montre aussi sa
situation sous un angle qu’il n’avait peut-être pas envisagé jusqu’alors.
À qui s’adresse cet oracle ?
Il s’adresse à tous, aussi bien aux débutants qu’aux personnes expérimentées. Comme il a une structure qui
lui est propre et qu’il utilise un système symbolique unique, il convient tout à fait en tant que premier jeu. De plus, le livre qui l’accompagne est très bien fait et permet à chacun de trouver
ses marques, qu’il s’agisse d’un premier oracle ou non. Ceux qui ont l’habitude de pratiquer la cartomancie apprécieront sa profondeur et la précision de ses conseils. Tous souhaiteront
certainement en apprendre plus sur les traditions qu’il met en valeur.
Où trouver ces cartes ?
Ce jeu étant récent, il n’est pas encore publié en français. Par conséquent, il faut de
nouveau se tourner vers les sites anglophones. Ainsi, Amazon.co.uk et le site
Rage in Eden (qui met en valeur le travail de Jasmine Becket-Griffith, Anne Stokes, Selena Fenech, etc.) le
proposent à la vente. Cela dit, il est disponible en petites quantités et pourrait vite devenir un objet rare compte tenu du succès qu’il remporte !
Référence complète
Lucy Cavendish & Jasmine Becket-Griffith. Oracle of the Shapeshifters. Blue Angel Publishing,
2011.
ISBN: 978 – 0 – 9808719 –
3 – 7